ENTRETIEN AVEC PHILIPPE ARACTINGI
Comment est née l’idée de Sous les bombes ?
En juillet 2006, lorsque les bombes israéliennes sont tombées sur le Liban, c’était comme une ancienne malédiction, venue d’un passé qu’on croyait révolu et qui revient nous hanter… Moi-même, qui avais fait un film sur la réconciliation, j’avais du mal à garder la tête froide, à ne pas céder à la colère et à la haine. J’avais besoin de réagir. Ma seule arme pour affronter mes propres démons et tenter d’exorciser la peur était de témoigner.
Quand le tournage a t-il réellement démarré ?
La guerre a commencé le 12 juillet 2006. Deux jours plus tard, j’écrivais déjà une idée simple en quelques lignes. Le 22 juillet, dans un état de précarité absolue, sous les bombes, nous commencions déjà le tournage. Le 23 juillet, l’armée française nous rapatriait en France, ma famille et moi.
J’ai pu alors mettre mes enfants en sécurité, et eu la chance de rencontrer Hervé Chabalier le producteur du film qui, avec Arte, a bien voulu me suivre dans cette aventure sans précédents. Je suis revenu au Liban, toujours par bateau militaire, pour reprendre le tournage juste trois jours après le cessez-le-feu. Le Liban enterrait alors ses morts et les troupes de la Finul débarquaient sur les rives d'une terre encore secouée par 33 jours de bombardements.
Pourquoi avoir choisi d’en faire une fiction ?
A priori la guerre est destinée à un seul genre, celui du reportage et du documentaire. Mais en ayant déjà traité des sujets aussi brûlants par le documentaire, je savais déjà que ce genre avait ses limites. Pour cette énième guerre que je vivais, j’étais convaincu qu’il fallait aller plus loin. Le simple témoignage ne suffisait plus, j’avais besoin d’exprimer toute la gamme d’émotions que l’on ressent lors des bombardements.
Alors je me suis souvenu de ma « dernière guerre » en 1989. A cette époque j’avais eu l’idée de mettre en scène des acteurs dans de vraies situations. Mais à l’époque, j’étais trop jeune, trop peu expérimenté. En 2006 je me suis rendu compte qu’avec l’expérience que j’avais accumulée je pouvais me lancer dans une telle aventure. J’avais déjà réalisé plus de 40 documentaires, fait de la photographie de guerre, j’avais également réalisé « Bosta », une comédie musicale, dirigé des acteurs, pris des cours d’improvisation ; j’avais aussi étudié pendant un an le « docu-drama » mélange entre fiction et documentaire. Tout cela m’a donné le courage, je crois, de faire face à ce genre nouveau, plein d’impondérables.
Comment avez-vous travaillé dans une situation aussi brûlante, dramatique ? Quelles étaient vos intentions ?
Dans cette guerre dont le cours m’échappe, il s’est agit pour moi et mes acteurs de filmer avec les événements, et non pas contre les événements, en m’en tenant à une ligne conductrice toute simple : dans un pays ravagé par les bombes, une femme cherche son fils. Les acteurs improvisaient au jour le jour, en interaction avec les vrais acteurs du drame : journalistes, réfugiés, civils pris en otage sous le déluge des bombes... La réalité étant infiniment
plus dramatique que n'importe quelle tragédie que j’aurais pu inventer, j’ai choisi d'en rendre compte dans une approche la plus réaliste possible.
N’aviez-vous pas de scénario ?
Non, pas à cette époque ; nous écrivions sur place et tournions directement. Je n’avais pas à mettre mes acteurs « en situation », nous l’étions déjà. C’était dur, intense. J’avoue que j’avais souvent peur. Peur de mettre en danger mon équipe. Peur à cause des mines, peur de ne pas être juste dans notre démarche. Peur de ce que nous faisions. Il fallait être juste par rapport à la situation dans laquelle nous étions, rester sincère. En fait, nous n’étions pas en train de faire ce film, mais de le vivre.
N’aviez-vous pas peur de rater l'histoire ?
Il fallait réagir à chaud, avant que la poussière des bombardements ne soit retombée. Relater les événements tels qu’ils ont été vécus, sans mise en scène, sans fioritures. Pourtant je savais dès le départ que tout cela n’était que provisoire. Je savais qu’il me fallait revenir, bien plus tard, pour tourner le corps de la fiction. En effet, après 11 jours de tournage, je repartais pour écrire avec Michel Léviant un véritable scénario qui prenait en compte toutes les images que nous avions tournées sur le vif. Nous nous sommes donné le temps de la réflexion. J’étais rempli de toutes ces émotions vécues sur place et Michel a su écouter, structurer et surtout garder la même urgence. Entre temps d’autres coproducteurs (François Cohen-Séat et Paul Raphael) s’étaient joints a nous. Ils nous ont permis de repartir dès janvier 2007 pour tourner le reste de cette fiction atypique, construite à l’envers.
Comment s’est passée la deuxième partie du tournage ?
Il fallait rester fidèle à cette instantanéité dans laquelle le film avait commencé. Filmer le présent tel qu’il se présente. Ne pas chercher à mettre en scène. Je suis reparti dans le Sud avec la même équipe et la même philosophie de tournage. Caméra à l’épaule, très peu d’éclairage, pas de maquillage, pas de décor… J’ai essayé de rester le plus fidèle possible à mon souhait de ne filmer qu’avec les vrais protagonistes du drame. Dans ce film, il n’y a que 4 acteurs.
Et pour le montage ?
On voulait garder le même élan. Surtout ne pas s’arrêter. Je voulais terminer ce film au plus vite car il me pesait : c’était un film à la fois douloureux et difficile à faire. Cette aventure a été ma façon de faire front, de répondre à ma colère. Même si un film n’a jamais changé le cours de l’Histoire. Même si j’ai parfois l’impression d’être comme un enfant qui s’obstine à construire son château de sable face à la marée montante, en le rebâtissant encore et encore, avec l’espoir absurde qu’il résiste aux vagues.
“Dans mon film, j’ai évité de montrer les morts, nous en avons trop vus.”